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CARNET DE VOYAGE 5

Octobre 2015

, par l’incongru


Il est des écrivains dont la prose a ceci de saisissant qu’elle vous réveille la nuit comme vampirisé par les belles-lettres mais avec la ferme intention de ne jamais en finir avec cette ivresse. Alors plus prosaïquement l’on se rendort sans avoir achevé l’œuvre, car il faut bien dormir n’est-ce pas ? L’allusion, vous l’aurez compris, n’était pas destinée aux délires irrévérencieux dont l’incongru aime à se répandre à doses homéopathiques sur le Net mais bien à un écrivain tel que rares le sont. A l’issue de cette longue nuit d’errance dans le labyrinthe des relations humaines en compagnie de Jean-Philippe Blondel, il semblait régner ce matin du 26 octobre 2014 comme un étrange silence sur certains éléments. Comme si le déchaînement des passions dans une nuit mortifère avait cédé le pas à une consternation abasourdie. Traditionnellement, les Hommes de ce monde ont pour habitude de manifester leur joie ou leur mécontentement par de grands fracas effarouchant au passage tous les autres habitants de la planète et mettant un terme à la méditation. Alors, se pelotonner sous les rayons d’un soleil d’automne à la recherche d’un temps de pause dans cet obsédant tourbillon autorise la contemplation du monde avec un relatif calme olympien. Dans ce moment privilégié, de même que prétendre résister aux bras de Morphée, c’eût été faire preuve d’infatuation que de vouloir obstinément résoudre ces quelques équations :

Marie chantre de la fécondation in vitro ou immaculée conception ?

Jésus bébé éprouvette ou bébé médicament ?

Y a t-il un après ? Où et comment s’inscrire ?

Ce dont on ne sait parler, faut-il vraiment le taire ?

Quand le sommeil atteignit sa phase d’épuisement, je me suis éveillé sur un tapis de mousse fraîche. La hardiesse presque impudique des rayons du soleil, si bas en cette arrière-saison, imprégnait profondément la forêt de grands pins qui m’entourait. Ses mille feux réchauffaient ma peau et un Sympétrum strié trouva sur mon bras le moment propice à une pause réparatrice. Il entama une petite toilette puis, les ailes pendantes, plaça son abdomen en position de repos. Je n’osai pas le déranger jusqu’à son envol. Ces moments magiques sont de rares privilèges et, quelle qu’en soit l’issue, l’instant où l’espace et le temps se combinent pour étirer l’éternité silencieuse et nous offrir le spectacle de la vie doit être savouré jusqu’à l’anéantissement sans chercher à y trouver un quelconque sens.

Ainsi installé confortablement dans un repli du monde comme pour y organiser la résistance, le moindre sursaut de rébellion naissante est sans compter sur les souvenirs prégnants qui façonnent la vie tout autant qu’ils la fractionnent. De ceux qui vous font oublier le quotidien médiocre pour un imaginaire transcendant en quelque sorte. Ils ont comme une fâcheuse tendance à refaire surface chaque fois que la mélancolie reprend le dessus ou que l’on écoute une page douloureuse d’un Mozart ou d’un Beethoven (Qui disait déjà que « La musique est un moyen d’expression des plus pauvres » S.D.).

J’en ai acquis aujourd’hui la certitude, nous avons plusieurs vies qui se combinent, s’entrechoquent et s’entremêlent au gré de notre existence et fabriquent celui qui aujourd’hui soupire sur l’insouciance sublimée. Je sais aussi qu’en écrivant ces mots je passerai pour un épigone mystique ou un vieux radoteur mais je ne regrette pas ces épisodes de vie, et si depuis mille mains endiablées ont effleuré ma peau, si la cruauté mondaine a tant de fois remplacé la bienveillance et la douceur de vivre, des regards lointains aux soins attentifs sont néanmoins restés imprimés à jamais dans ma mémoire. Aussi, c’est en fermant les paupières que je les vois le plus distinctement et c’est lorsque je les sollicite que perle une larme à la commissure de mes yeux, comme pour leur dire « Gracie Mille » pour cette douce chaleur qui enveloppa mon enfance.

A cette époque, les distractions n’étaient certes pas nombreuses mais chaque instant était savouré. Chaque départ d’un être cher était une déchirure comme s’il emmenait avec lui ce que l’on souhaitait ne jamais voir s’envoler. Je sais maintenant que ces instantanés de vie sont entrés à jamais dans le souvenir. Inéluctablement le temps passe et nous l’aménageons parfois au rythme d’occupations sans fondement. Nous cultivons notre jardin en sachant que la récolte a déjà eu lieu et que tout ce qui nous a été donné d’aimer s’est évaporé lorsque nous sommes descendus de l’arbre et que la cabane fût emportée par les premiers vents d’automne sans espoir d’être reconstruite, ou alors d’une façon bien moins magique. De ces vies, il faut s’en éclipser au risque de s’accoutumer à un profond désarroi, voire de vivre dans un environnement erratique. Et puis l’oisiveté aidant, il est un âge qui n’enflamme pas la préoccupation des autres. S’ils ne leur arrivent pas de mendier quelque attention, une grande partie de l’humanité ne passe guère son temps à se soucier de la vie de certains de ses congénères, il faut en prendre son parti. Encore qu’il faille manipuler le sens du mot oisiveté avec précaution et dans une assimilation, certes peu courante, y voir plutôt ce que j’appelle le contraire de l’agitation humaine qui prospère sans grand effet, hormis peut-être celui de nuire à l’environnement. Donc, nous en conviendrons ou pas, il faut quand bien même vivre avec tout cela sans en faire un handicap ou une tinette. Et pour être plus clair, le vieux comme l’inactif n’entrant plus dans le jeu de la compétition, de la performance ou de ce que l’on qualifie de normalité dans les relations de dominants à dominés, l’arrière-saison, la province comme disait Brel, devient très vite un leurre qui annonce sans coup férir un hiver bien moins réjouissant.

Ainsi donc, reclus dans cet univers de l’oisiveté assumée, j’aime à prendre les transports en commun la nuit venue. Non pas de ceux qui vous déplacent à la vitesse de la lumière mais plutôt ceux qui traversent d’un pas lent les villes endormies, les omnibus en quelque sorte. A la lueur de quelques néons blafards ou autre lustre multi-branches, on entraperçoit des parcelles de la vie de mortels. On voit des gens passer devant des fenêtres et dans cet autocar qui me ramène de Kühlungsborn à Berlin je les observe comme pour chercher ou trouver ce qui motive l’existence de ce monde tournoyant sur lui-même.

Cette journée du 26 octobre 2014 n’était pas vraiment définie comme historique, peut-être ne la sera t-elle jamais d’ailleurs. Parti comme dans une quête personnelle d’un passé chargé d’émotions et de sensations primitives, il ne pleuvait pas de hallebardes et le mois d’octobre avec son cortège habituel d’humidité et de froid envahissant déroulait cette fois un soleil radieux sur une mer baltique d’huile et de silence, comme une invitation au rêve. Il faut dire que dans les années 70, grande époque de guerre froide et de désenchantements, cette étendue d’eau servait à toutes les expérimentations du parti frère. Chaque jour croisaient sous la mer les fameux sous-marins nucléaires qui fuyaient de partout et dans les airs, été balnéaire y compris, les démonstrations de force des MIG 21 détruisant des leurres en vol allaient bon train et le rêve d’un monde pacifié s’amenuisait d’autant que s’amplifiaient les exercices. Personne ne semblait s’en émouvoir ouvertement, cela, eût-il fallu le préciser, était interdit, et le théâtre des opérations faisait partie de la vie quotidienne des autochtones. Quarante années ont passé, la guerre sévit toujours aux quatre coins de la planète mais la mer Baltique devenue l’une des plus importantes zones mortes a retrouvé sa sérénité dorénavant silencieuse. Replonger dans cet univers après toutes ces années fût à ma grande surprise l’occasion de découvrir des émotions intactes rejaillies de ces instantanés d’une adolescence frappée du sceau de l’insouciance.

Je songeais…

Même loin du vacarme et des rumeurs, là où les bruits de bottes et le tintamarre des grenades parviennent en sourdine, afin de ne pas accabler nos élites de carton-pâte en faisant le jeu des populismes, eût-il fallu pour autant se taire et faire l’impasse sur l’inclinaison à soupçonner qu’ils soient bien tous pourris ? Comme il en est aujourd’hui également pour le blasphème, où ce serait aux religieux ou à leurs sentinelles de décider sa caractérisation, eût-il fallu attendre le feu vert de l’aréopage académique pour ouvrir le bal de la déchéance. Dans ces domaines, il est fondamental de revendiquer le droit à la légitime défense, qui au nom d’un impératif de survie pour ce que l’on nomme liberté d’expression borne l’intransigeante incongruité à ne pas avoir de limites et condamne la tolérance à se restreindre d’autant qu’elle subit les assauts de l’intolérance.

Cette année 2014 avait connu en Tunisie la naissance de la femme complémentaire dans l’une des révolutions arabes si prometteuses et en France la résurgence de la femme rudimentaire figée dans la frigidité défilant ostensiblement dans les rues de Paris. Dans le même temps où François Hollande s’échinait à vouloir punir le dictateur syrien qui assassinait son peuple, ce 26 octobre Rémi Fraisse tombait sous une pluie de grenades offensives garnies de TNT. En d’autres temps, cet acte de guerre aurait légitimé la sanctuarisation des lieux, mais la consigne était claire : Pas de Malik Oussekine sous un gouvernement de gauche…

Cependant, l’intention de donner la mort, à ceux qui tentent d’exister par une occupation de l’espace sans géographie et sans délégation du droit de vivre au centre d’une pensée écologique socialiste et mondiale, est bien présente. La détermination à faire taire ceux-là même qui invitent à être, non par l’appartenance mais par la différence, est bien réelle, ce qui par essence ne laisse aucune chance à un quelconque succès de la dissidence, sinon du point de vue de la trace historique mais sans l’espoir d’un changement de cap. Finalement nous ne sommes que des Hommes dont l’imagination a la capacité de forger des idéaux mais dont la médiocrité comportementale rend bien incapables de les mettre en œuvre. Au moins serions-nous en perpétuel imaginaire, saurions-nous ce qu’est la fête, ne fût-elle qu’éphémère. Mais nous n’évoluons pas dans un univers philanthropique et par nature «  Homo homini lupus est » en tout point castrateur de velléité émancipatrice. Alors la réalité qui « saute » aux yeux rejoint la fiction :

 Les effets secondaires à long terme des grenades lacrymogènes sont les suivants : Une nécrose des tissus dans les voies respiratoires, une nécrose des tissus dans l’appareil digestif, des œdèmes pulmonaires (trou ou bulle d’air dans le ou les poumons), des hémorragies internes (hémorragies des glandes surrénales)

 Le gaz lacrymogène est une arme chimique dont l’usage est interdit en temps de guerre.

 Le TNT incorporé dans la grenade qui a servi à assassiner Rémi classe cet engin dans la catégorie des armes de guerre.

"Il faut punir François Hollande... Un point c’est tout !"



Outre ce fait désormais divers, l’année 2014 ne fût pas avare en turpitudes systémiques et pour tout dire ne nous a pas laissé le sentiment de cheminer dans une dimension très aérienne. L’observation de la mascarade des roués de la finance et des chafouins du protocole ne nous a pas apporté d’éclairage sur la transsubstantiation sociale annoncée. Qui plus est, si l’activité intellectuelle du substrat politico-médiatique fût pendant cette période essentiellement absorbée par la crainte de la disparition du triple A, peu nombreux seront ceux qui contesteront le fait que l’année 2015 n’a pas débuté dans le registre de la sérénité et de la subtilité. Au sein de cette société à bout de souffle gangrénée par ses monstruosités maladives et ne sachant comment parvenir à la métamorphose de l’Homo Sapiens, personne ne semble aujourd’hui être en mesure de s’élever au dessus de la foultitude pour s’écrier :

« Ecce Homo Subtilis ! »

Alors dès le début de l’année 2015, comme se profile à l’horizon ce que l’on pressent être du domaine de l’irréparable, la barbarie en gestation s’est avancée comme avance un désert, sans s’annoncer, lentement comme pour nous rappeler à notre impuissance et à notre dérisoire condition d’être. La spéculation peut paraître inconséquente mais plus le temps passe et plus le sentiment du désir d’un suicide collectif de l’équipe Charlie envahit ma pensée comme s’il n’y avait plus rien d’autre à faire que de se sacrifier pour convoquer l’onde de choc salutaire. Pourtant cette tragédie n’a en rien bousculé les processus de fonctionnement de la société. Les pages se sont noircies de commentaires ou d’ombres mais la translucidité en fût absente. Il y eut bien quelques adeptes du complot et de la conspiration pour nous remanier le scénario en stratégie bien pensée. Vinrent aussi ceux qui en mal de mobilisation virent l’occasion de redynamiser la contestation, mais les uns comme les autres s’adonnèrent davantage à un spectacle consternant, voire pitoyable, se réclamant mutuellement d’un esprit qui de toute façon s’évapora comme s’effacent les frêles cirrus à l’approche d’un gros cumulonimbus. Les choses étant advenues, si ces tragédies ont levé le voile sur les dysfonctionnements, maladresses, tiraillements ou règlements de compte internes qui caractérisent l’essentiel des rouages du pouvoir, elles ont également mis en évidence une communauté d’intérêts et de modes de pensée qui se nourrit de l’exploitation des évènements par le management de la terreur. Rideau !

Il eut été plus simple que Rémi Fraisse se soit endormi après le dernier rayon du soleil couchant sans savoir qu’il ne le reverrait pas de sitôt. Cependant même ainsi, on peut imaginer la vie d’un jeune homme à peine sorti de l’enfance autrement que par la description que nous en fait aujourd’hui notre archipatelin ministre de la sécurité intérieure qui ce matin du 26 octobre 2014 s’évertua à faire régner un étrange silence sur les éléments de langage. Quand après 48 heures de mutisme, les éléments armés cédèrent la place aux éléments de réponse, la montagne bien embarrassée accoucha d’une souris :

L’assassinat s’est déroulé dans les règles mais nous allons les changer.

C’est court pour passer de la vie à l’oubli.

Vous le voyez mieux maintenant le décalage entre ces mondes qui ne se rejoindront plus. Mourir pour des idées est peut-être stupide pour cet aréopage, mais " La gauche agonisante sans idéal sacro-saint devrait se borner à ne pas trop emmerder ses voisins" car c’est aussi une tradition, le socialisme au pouvoir abandonne progressivement son imaginaire émancipateur au profit d’une morale inspirée par la petite bourgeoisie recroquevillée sur son désir de domination et sa cupidité. Cette démobilisation fait figure de renoncement et la détermination castratrice de ceux qui estiment que le pouvoir leur est destiné de droit divin vient à bout de toute velléité d’évolution. Cette constante est observable à peu près à toutes les étapes de l’histoire lorsque l’alternance du pouvoir préfigure un avenir meilleur. De l’iniquité à la concussion l’ensemble de ces prévarications préside à l’autodestruction d’une force porteuse d’espoir qui, confrontée au bras séculier, devient subitement atrabilaire et imprévisible. Mais quelque stupides que fussent ces hommes politiques, ils n’en demeurent pas moins les fossoyeurs assermentés de nombreux idéaux et les pourvoyeurs de la déconstruction des solidarités.

« La philosophie de l’Histoire m’a appris que les précurseurs ont toujours tort et que les guerres de libération nationales, menées exclusivement par des volontaires, sont les plus cruelles qu’aient à subir les nations. Le sacrifice de leurs meilleurs fils atteint irrémédiablement la fibre morale des peuples et, l’épreuve passée, c’est le temps des habiles et la revanche de ceux qui manquèrent de courage. Le temps de la décadence morale succède au temps où l’homme s’élève face à l’événement »

Georges Guingouin

Nonobstant, toute honte bue et bien à l’abri des funestes aquilons, comme gagné par la tentation de Venise, l’incongru s’accoutume au désenchantement qu’inspirent ces tragédies humaines à répétition et fait la part belle aux délices de la halte au caravansérail de la poésie et du rêve en réplique à l’invite fanatique au combat de David contre Goliath, ce dernier semblant renaître perpétuellement de ses cendres. A ce propos d’ailleurs ce soir j’irai une fois encore errer dans ma fragile thébaïde pour m’assurer du coucher de Phébus, car il faut bien s’endormir quelque part n’est-ce pas, et là je serai, abandonné à la solitude, certain de n’insupporter personne avec ma mélancolie désormais maladive.

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Ne vous endormez plus sans y penser.

Quant à aller applaudir les assassins de Rémi Fraisse pendant les défilés de soutien à Charlie, alors là ne comptez pas sur moi, car c’est oublier un peu vite que le caque sent toujours le hareng…

L’EXAMEN DE MINUIT

La pendule, sonnant minuit,
 
Ironiquement nous engage
 
À nous rappeler quel usage
 
Nous fîmes du jour qui s’enfuit :
 
— Aujourd’hui, date fatidique,
 
Vendredi, treize, nous avons,
 
Malgré tout ce que nous savons,
 
Mené le train d’un hérétique.
 

 
Nous avons blasphémé Jésus,
 
Des Dieux le plus incontestable !
 
Comme un parasite à la table
 
De quelque monstrueux Crésus,
 
Nous avons, pour plaire à la brute,
 
Digne vassale des Démons,
 
Insulté ce que nous aimons
 
Et flatté ce qui nous rebute ;
 

 
Contristé, servile bourreau,
 
Le faible qu’à tort on méprise ;
 
Salué l’énorme bêtise,
 
La Bêtise au front de taureau ;
 
Baisé la stupide Matière
 
Avec grande dévotion,
 
Et de la putréfaction
 
Béni la blafarde lumière.
 

 
Enfin, nous avons, pour noyer
 
Le vertige dans le délire,
 
Nous, prêtre orgueilleux de la Lyre,
 
Dont la gloire est de déployer
 
L’ivresse des choses funèbres,
 
Bu sans soif et mangé sans faim !...
 
— Vite soufflons la lampe, afin
 
De nous cacher dans les ténèbres !
C. Baudelaire

Nous écrire pour nous insulter

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