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CARNET DE VOYAGE 3

Août 2013

, par l’incongru


En ces temps de repentance, l’incongru peut bien l’avouer maintenant que l’heure a sonné d’opter pour le pari de Pascal, il est devenu, sur le tard certes et à l’instar d’un Henri Chapier, le roi de la pédale. Le royaume est sans nul doute l’un des moins dispendieux puisqu’il suffit, pour convoler en cabrioles sans panne avec sa petite reine, de prodiguer aux mécanismes qui s’offrent à vous quelques soupçons de lubrification pour se voir servir alors en retour comme une débauche de révélations dans l’empire des sens. Honni soit qui mal y pense, la bicyclette pour ne pas la citer, défie l’espace et le temps. Elle n’a nul besoin de chronomètre et guère plus de système de géolocalisation, mais seulement d’être chevauchée avec fougue sur le chemin des écoliers dont elle détient tous les secrets et qui livre le spectacle permanent du hasard des rencontres. Sitôt le flamant rose semble t-il vous attendre au détour d’un chemin de salines, sitôt il s’esquive comme pour mieux se faire désirer et vous faire revenir pour vous surprendre à nouveau. Plus loin, la cigogne semble n’éprouver d’intérêt que pour de vulgaires pylônes électriques alors que ceux-ci ne servent en réalité qu’à surveiller son nid. Le lys des sables, dont le subtil parfum jasminé ne se livre qu’au prix d’une acrobatie où la génuflexion semble avoir trouver une seconde raison d’être, disparaît, emporté par un océan grignotant chaque jour un peu plus la dune ou enveloppé dans des déchets humains appelés « emballages ».

Quelle est alors la raison d’être d’une espèce protégée ?

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Tout savoir sur le lys des sables.

Eh oui, mais quelles questions sommes-nous en train de nous poser ? Mais que faisaient les hirondelles de cheminée avant l’arrivée des fils électriques, que font-elles depuis l’enfouissement de ses mêmes fils et que feront-elles après la disparition de cette humanité ? Serions-nous donc aux antipodes de la compréhension des choses de la vie ? En l’occurrence et à bicyclette, il est aisé de se lamenter sur la nuisance humaine infligée au moindre petit morceau de terre vierge en survivance sous des monceaux de déchets, mais que dire de l’activité citadine.

Au carrefour des boulets, la France a perdu assez rapidement son triple A, le Portugal a quelques difficultés à se débarrasser de son triple F, l’Allemagne n’est pas épargnée avec son parti chrétien démocrate, des millions de Boutin, qui impose la charia en alignant discrètement les mesures sociales sur le triple K, mais rassurez-vous mes amis, les français qui voyagent sont pour leur grande majorité affublés du triple B et cela sans complexe en monospace et short hawaïen, s’il vous plaît. Il s’agit d’une première expérience, l’incongru n’ayant jamais côtoyé la transhumance aoûtienne d’aussi près, la critique n’en est que moins surfaite. La vision de ces gens multicolores, tourbillonnant ou prenant la pose autour de l’indescriptible œuvre d’art offerte à la commune par un ami du maire pour 300 000 euros et trônant au beau milieu des inévitables jets d’eau, rend le spectacle d’autant plus comique que le jeu de jambes et le pas de deux des couples épuisés, à la recherche de LA carte postale qui épatera à coup sûr les collègues de travail et fera dire à mémé et pépé, ou ce qu’il en reste, que les enfants ont réussi leur vie ou qu’ils ont bien raison d’en profiter, nous qui à nos âges ne pouvons plus nous le permettre et ne se le sont jamais permis d’ailleurs, peut donner la nausée.

Et puis, il y eut ces découvertes anthropologiques que nul n’aurait jamais imaginé. Les émissions télévisuelles diffusées en permanence dans les habitations créent un mimétisme inattendu. La religion de l’économie utilise ce moyen de communication sous forme de syncrétisme mercantile rassemblant aussi bien les sitcoms, les telenovelas, les soap-opéras que les jeux de questions/réponses dans le seul but de convertir les fidèles à la consommation ostentatoire par la télétransmission.

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Tout savoir sur l’addiction.

Car le dessein de ces montages audiovisuels n’est ni éducatif, ni informatif, ni culturel. Il s’agit de manière obsessionnelle de capter l’attention du patient au moyen d’un suspens grossier pour qu’au moment de la page de publicité il ne soit pas complètement anesthésié.

Alors, pour séduire on utilise les clichés les plus puérils : Le bon père de famille et son meilleur ami d’enfance, la femme fatale qui couche avec, la grand mère ménopausée et ses secrets de famille, le fils illégitime amoureux de sa sœur, la folle patentée et son amant tout aussi efféminé, le curé psychologue et ses mariages ratés, le flic sympa et sans taser, les querelles de clochers, les chiens,… le tout dans des décors de merde agrémenté de musique sirupeuse ! Les dialogues sont des suites de phrases courtes indécomposables et issues d’un vocabulaire d’environ 300 mots de manière à être compréhensible de tous. La logomachie doublée d’une logorrhée en quelque sorte.

Dans ce genre d’émissions où les protagonistes minaudent avec un flegmatisme hors du commun, la fugacité des émotions et des sentiments doit rimer avec les nécessités commerciales. Ainsi, la vacuité verbeuse et le manichéisme primaire doivent céder la place à la publicité qui devient alors un élément roboratif, un monde parfait et sans grincheux dans le décor sordide de la fourberie et du complot.

Mais quel rapport avec des questions anthropologiques ?

D’une part, l’observation du comportement de certaines familles dans leur milieu naturel relevait de l’étonnement. Comment pouvait-on se parler sans discontinuer dans un flot incessant de banalités avec en fond sonore permanent un poste de télévision diffusant ce genre d’émissions ? L’incongru s’interrogeait également sur les manières d’être, les postures et l’intonation des voix. La déferlante des soap opéras date de la fin des années 70 et il est donc compréhensible que nous n’en ressentions les effets dévastateurs qu’après une génération de consommateurs. Les parents et les enfants se parlent comme dans les télénovelas. L’opération a fonctionné. La conversion est totale.

D’autre part, l’attitude de l’humain en vacances surprend. On pouvait penser que soumis à la contrainte du travail et des tâches quotidiennes, l’Homme tenterait de se débarrasser de ces fardeaux pendant les vacances au profit de sensations plus aériennes. Eh bien non ! N’est aérien que le voyage, car à peine a t-il posé le pied sur la terre tant désirée, qu’il cherche la prise pour brancher la télé, la zone WiFi et qu’il part derechef à la recherche de l’hypermarché le plus proche. La manifestation la plus visible de ce comportement est l’obésité galopante. Elle est le fruit de deux facteurs conjugués :

- L’hypermarché déversant la mal bouffe gorgée d’acides gras trans à base d’huile de palme que l’on paie moins chère parce que c’est de la merde.

- L’absence d’activités et la position assise quasi permanente. L’Homme se lève le matin pour s’asseoir autour d’un petit déjeuner. Lorsqu’il se lève à nouveau pour sortir de son habitat, c’est pour s’asseoir dans son automobile qu’il a garé près de la porte d’entrée. Il sort de son véhicule stationné au bord de la plage sur laquelle il va s’asseoir jusqu’au prochain repas qu’il prendra assis. Le scénario se répète plusieurs fois au cours d’une journée harassante ponctuée de quelques mouvements et qu’il conclura par un repos bien mérité assis dans le canapé devant le poste de télévision.

On peut à loisir changer les lieux et les moyens, par exemple remplacer un écran de télé par un écran d’ordinateur mais le résultat ne variera guère. L’exception restera la règle pour échapper à l’ogre consumériste.

Abasourdi de la sorte, il existe des refuges illusoires que sont ces moments d’abandon décrits par Guy Debord qui adulant l’ivresse confia que l’écriture devait rester rare, puisque “avant de trouver l’excellent il fallait avoir bu longtemps” mais qui annonçait d’emblée que “dans ce monde unifié, on ne pouvait s’exiler”. A l’évidence donc, ni Debord, ni sa « Société du spectacle » ne relèvent du comique troupier. En outre, comme l’incongru manifeste une dilection pour le livre noir retraçant la part d’ombre de l’histoire humaine, chaque fois qu’il pique une tête dans cet océan sans ardeur, comme il se plaît à le dire, il ne peut s’empêcher de songer à ces hommes, femmes et enfants que l’on a jetés par dessus bord et même lâchés des avions sous prétexte qu’ils n’étaient pas assez comme ça ou trop comme ci.

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Les jours noirs...

N’allez pas en déduire que l’incongru est un noircisseur de tableaux, mais la lecture des ouvrages de Serge Bilé « Noirs dans les camps nazis » et de Michel Onfray « Le canari du nazi » laisse présager l’avènement d’un monde où l’ineffable s’alliera à l’indescriptible pour ruiner les pauvres petits efforts que l’être humain déploie pour se soustraire à sa monstruosité et à l’aliénation économique. Et si l’œuvre de Michel Onfray se plaît à dépeindre les monstres, il est peu probable en revanche que nous parvenions un jour à décrire et mettre en scène l’Homo Subtilis et cela même avec la mise en œuvre des énergies nécessaires. Prisonniers de notre servitude volontaire et malgré le fait que nous soyons conscients que rien ne peut se construire durablement sans le consentement éclairé des individus qu’ils soient seuls ou en groupes, nous continuons à bâtir des organisations où seules des notions comme la patrie, la nation, la terre ou le sang sont des références impliquant la contrainte ou le renoncement.

« Et tous sont ainsi faits vivre la même vie

Toujours pour ces gens là cela n’est point hideux

Ce canard n’a qu’un bec et n’eut jamais envie

Ou de n’en plus avoir ou bien d’en avoir deux »

(J. Richepin)

Voilà pour les dédicaces du carnet de voyage, et encore merci à Serge Bilé d’avoir levé un coin du voile qui masquait si bien l’expérimentation concentrationnaire menée en Namibie en 1904 par les allemands bien avant l’arrivée d’Hitler. Nous ne devons pas oublier ces épisodes de l’aventure humaine car jamais personne ne devrait pouvoir les pardonner. En conclusion, si vous ne percevez pas le sens du raccourci hâtif entre la monstruosité et la bicyclette, c’est peut-être qu’il n’y en a pas.

Pourtant sur la margelle de cet océan de misères et d’eau, l’incongru s’est livré à une expérience peu banale. El Rocio est un hameau d’Andalousie assez original. En temps ordinaire, il ressemble à ces villages du Far West avec chevaux et rues ensablées, mais une fois par an il se transforme en point de fuite pour un bon million de pèlerins et pas n’importe lesquels. Si la majorité d’entre eux est motorisée, un grand nombre débarque avec roulottes et chevaux. Tout est prévu pour rendre le séjour de la gent équidé des plus agréables. On peut même venir prier dans l’église à cheval. Mais qui n’a pas vu El Rocio une nuit de ferveur et de béatitude ne doit pas se livrer à la faucheuse sans avoir fait ce pèlerinage. Vous allez penser que l’incongru s’est converti pour se faire pardonner d’avoir tant offensé le dieu de tout le monde mais vous n’y êtes pas du tout.

L’ivresse accumulée pendant les trois jours de la romeria del Rocío et la débauche d’images bibliques plus suggestives les unes que les autres portent à son comble l’exaltation proche de l’hystérie qui préside à l’apparition de la vierge que seuls les hommes pourront approcher. L’incongru vous épargnera les détails du cérémonial car si l’effusion virginale plonge certains esprits tantôt dans le recueillement, tantôt dans la frénésie, un autre spectacle plus caricatural de la conception espagnole de la chasteté se joue dans l’arrière-cour sur les berges du parc de Doñana.

En effet, cette citadelle de pèlerinage s’est transformée en quelques décennies en hauts lieux du stupre et de la fornication. Une jeunesse délurée mixée à une population plus aguerrie aux ébats champêtres vient se livrer aux feux du désir et aux joies de l’amour bricolé pour l’occasion. Pendant que les processions battent leur plein l’aire de jeux se transforme en véritable site de rencontres et de sexe sans tabou. La présence sur place de quelques cow-boys qui ne quittent jamais l’accoutrement pendant leurs pérégrinations rend le lieu d’autant plus attractif. Quoique moins séduisant pour les femmes andalouses en tenue traditionnelle, l’arène se situant dans les marais, le risque de poser de temps en temps un pied sur une partie molle est largement compensé par les segments durs auxquels elles pourront se raccrocher.

L’émotion n’eût pas été à son comble si l’incongru n’avait franchi le Rubicon pour se plonger dans l’antre d’Eros sans intention de repentance mais sous la haute protection de la vierge fraîchement sortie de son tabernacle et déambulant vers 3h du matin sous la clameur des fidèles. Le spectacle unique des illuminations et des chants retentissant dans le lointain donnait au parc d’attractions improvisé une image paradisiaque inattendue doublée d’un sentiment de bien-être et de liberté. Ce ne fût que vers 5h le matin sous un ciel de traîne, comme si la chaleur torride de la nuit avait été rappelée aux cieux, que l’incongru regagna la civilisation, ne sachant plus si c’était lui qui avançait ou le paysage qui fuyait.

Depuis lors, il s’est juré de venir honorer la vierge chaque fois qu’elle l’appellera de ses vœux en se jetant chaque année à corps perdu dans la dévotion.

Tout ceci nous ferait presque regretter le temps des Bacchanales qui faisaient frémir le pouvoir de Rome plus de 300 ans avant le désastre monothéiste au point qu’il en supplicia 7000 adeptes. Ainsi après cette purge interne le pouvoir décida de ne plus admettre aux cérémonies que des jeunes gens, instruments plus dociles lors des orgies initiatiques.

Il s’en passe des choses sur cette petite planète tourbillonnant dans l’infini, source inépuisable de bienfaits et de promesses d’enchantements !


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