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VADE-MECUM DE LA DÉSHUMANITUDE

Décembre 2015

, par l’incongru


Du concept sublime de négritude introduit dans le langage humain par Aimé Césaire à celui d’humanitude forgé pendant toute une vie par Albert Jacquard, nous voici donc revenus à l’état primitif de torpeur intellectuelle qui préside à l’acceptation de l’indicible. Ainsi s’autorise t-on à entendre sans le moindre sourcillement ces propos aussi irrationnels que surannés, mais dont le contenu semble visiblement assez cordialement accepté, à savoir qu’il existerait bel et bien une race blanche, que la France en serait le berceau et que Laurent Ruquier et Nadine Morano en seraient les archétypes. Alors là sans vouloir blesser personne, mais présenter Ruquier comme étalon de la race et Morano comme totem de la souche, c’est un coup à nous enflammer une banlieue. Enfin, puisque grâce à nos deux comparses turlutant à qui mieux mieux sur le petit écran de vos nuits blanches, alternativement côté cour et côté jardin, nous savons désormais qu’il existe à nouveau une race blanche comme au bon vieux temps des colonies, nous sommes en devoir de nous poser la question de savoir quelles sont les autres races existantes, non ? Et s’il s’agissait une nouvelle fois de nous retrouver à Valladolid, se peut-il encore que la controverse reprenne à ses débuts et qu’il faille encore devoir affirmer que la couleur de la peau d’un être humain ne peut pas servir de prétexte à l’exclure du genre ? Et bien oui, mes chers congénères, la soi-disant mais énième vanne de Nadine Morano n’est qu’un euphémisme et l’ellipse nécessaire à la compréhension du message par « Monsieur tout-le-monde », car en réalité pour les adeptes de ces figures de style permettant d’échapper à la justice, la notion de race blanche est encore trop étendue et nécessiterait quelques « éclaircissements » pour être assimilable. On sait aujourd’hui ce qu’il en fut d’une certaine race aryenne tendance « blonden haaren » et sélectionnée pour être supérieure ; un ramassis de débiles mentaux assoiffés de pouvoir et de sang, au service d’une obsession raciste et hygiéniste incarnée par quelques névrosés. Et l’on pressent très bien ce qu’il en sera de cette terre promise où la civilisation immaculée accueillerait les gens venus d’Afrique, mais qui très rapidement se transformerait en champ de bataille ethnique ou religieux.

Si de tels épanchements s’avèrent encore possibles, c’est sans doute qu’avec le temps notre vigilance voire notre résistance faiblissent significativement. Ainsi l’incongru s’était persuadé que la croissance démographique galopante irait de pair avec un monde qui ne pourrait que s’améliorer tant au point de vue de son émancipation culturelle que de son degré d’évolution et que mathématiquement surgiraient de cet agglutinement de plantigrades des esprits bien plus éclairés et plus nombreux proportionnellement à la masse. En regard de cela et vous n’allez pas le croire, mais le miracle n’a pas eu lieu. Que tchi ! Le constat est accablant : de 600 millions de bipèdes doués de raison comptabilisés au tout début de l’idéologie rationaliste nous sommes aujourd’hui presque 8 milliards à œuvrer au renouveau des fanatismes hiératiques. Force est de constater sans pouvoir y apporter de remèdes, que la catagenèse a eu raison de ce que l’on supposait de subtil ou de créatif chez l’espèce. Aussi la caractérisation du phénomène se manifeste t-elle, entre autres, par la réduction des idéaux à l’état de recroquevillement et en définitive à leur capitulation face au mépris du gotha qui s’affaire aux commandes. Il eut été pourtant légitime d’envisager que l’Homme, enfin débarrassé du joug des tyrannies ancestrales, recouvrât sa liberté et revendiquât ainsi le droit de vivre dans le sanctuaire de la catharsis. De toute évidence, beaucoup d’entre les êtres humains dits libres en sont restés à penser le monde de façon binaire et étriquée, dans un rapport exclusif de dominants à dominés, espérant simplement demeurer ou passer du côté des plus forts. Qui plus est, dans sa folie mortifère l’homme a su créer son propre asservissement en se rendant esclave de nouveaux maîtres bien plus insidieux que ne pouvaient l’être ceux qu’il affrontait physiquement. Les drones du dieu « Capital » ont ainsi envahi la vie des êtres jusque dans ses tréfonds au point d’ensevelir toute forme de conscience de classe dans les temples de la morosité et de la désespérance élevés en l’honneur des nouveaux tyrans (Bourses, médias, zones commerciales et industrielles, clubs et villages de vacances…) Ces errements sont fâcheux car malgré le discours de la servitude volontaire écrit par un prodige d’à peine dix-huit ans, le monde ne s’est pas éclairé et les hommes qui le peuplent sont restés aveugles et sourds assistant impassibles à la mort du petit cheval.

Très proche de nous, j’en veux pour preuve 2012 avec un vote à gauche sans illusion et 2013 l’année des portes ouvertes vers la grande désillusion. Puis 2014 les libertaires se battant pour le mariage, mais gay s’il vous plaît. Enfin début 2015, le clou du spectacle vit les défenseurs de la liberté d’expression en masse applaudir les flics et les dirigeants mondiaux s’exercer à la manifestation de rue. Plus récemment encore, ce fut le déchaînement médiatico-politique d’un gouvernement aux abois sur quelques types essayant de survivre en défendant leur emploi et luttant contre ceux qui s’acharnaient à vouloir les faire crever. Un premier ministre qui s’empare des médias à la moindre occasion et mobilise ses porteurs de valise pour occulter les vrais débats sur la situation sociale catastrophique. Celui-là même qui d’un coup de menton se substitue à la justice en balayant de son bras armé la présomption d’innocence et en condamnant au delà de toute retenue ceux qui payeront le prix le plus cher pour avoir secoué un peu trop fort une direction nommée par son gouvernement et qui échoue dans sa mission de redressement des finances de l’entreprise. Celle-là même qui propose alors de faire payer l’ardoise de son incompétence aux salariés, par le truchement d’un second plan social bardé de baisses de revenus et de licenciements suivant le modèle habituel. - au passage on peut remarquer que la génération actuelle des dirigeants d’entreprises ou autre DRH n’a qu’un seul modèle de gestion, à l’image des formations d’architectes designers qui s’abattent sur les paysages par session scolaire – A juste titre, le peuple s’interroge sur la raison d’être de ces gesticulations dans un pays où la vestale du socialisme, de plus en plus isolée sur la scène politique nationale et internationale, répète inlassablement que la priorité de son action est la lutte contre le chômage pendant que son gouvernement concoure sans honte à l’exaltation des riches et des puissants et traite par le mépris ceux qui l’ont porté jusqu’au pouvoir. On notera prochainement les ravages collatéraux de ces incohérences en terme électoral. Chaque jour nous livre le récit des paliers franchis par la sphère des délinquants en col blanc. Nous sommes effarés par l’indécence avec laquelle ils ne se cachent même plus pour commettre leurs basses œuvres. Moins de 1% des habitants les plus riches possèdent à eux seuls plus de 50% des richesses planétaires. Le compte à rebours a donc commencé car si la gibecière garnie des milliards de dollars pèse de plus en plus lourd sur leurs fragiles épaules, ils savent désormais qu’il va leur falloir apprendre à courir sans chemise, à escalader les grilles et les murs qu’ils édifient et derrière lesquelles d’autres humains les attendront de pied ferme. Alors je crains fort en l’occurrence que notre pégase en scooter, enlisé dans ses contradictions, ne parvienne jamais à atteindre son Olympe.

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« C’est en vain qu’au Parnasse un téméraire hâbleur Pense de l’art de plaire atteindre la hauteur : S’il ne sent point du temps l’influence tragique, Si son astre en naissant ne l’a formé lucide, Dans son génie étroit il est toujours captif : Pour lui Phébus est sourd, et Pégase est rétif »(Plagiat N.B.)
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"Le premier travail d’un dirigeant n’est pas d’apporter la motivation mais de supprimer les obstacles" (S. A.)











Il est donc probable que dans ces circonstances et avec de telles invraisemblances, François Maspero n’ait pas supporté plus longtemps le désenchantement et nous tirât sa révérence sans tambour ni trompette.

Mais comme pour nous aider à embrasser l’universalité de la condition humaine dans un ultime soupir mêlé de meurtrissures et de désillusions, il écrivit cependant dans son autobiographie ces mots teintés d’espoir et de tendresse à l’endroit d’une race humaine si peu encline à les entendre : « Se peut-il qu’un jour un sens soit donné à la vie qui assemblerait les idées, les interrogations, les recherches, la création, l’utopie et supprimerait définitivement l’angoisse de la mort imminente »

Et encore : "…c’était bien là ce que je ne voulais pas, voyager en aveugle. Plutôt qu’un étonnant voyageur, je préfère être un voyageur étonné. Du seul étonnement qui vaille, celui, primitif et primordial, que doivent inspirer la vie et ce qu’elle peut créer… Ainsi tout ce qu’on devrait espérer d’un voyage c’est que le temps, la lenteur, l’absence d’horaires impératifs, finiront par nous imprégner d’un quelque chose qui sera plus proche, mais aussi plus indicible au fur et à mesure que les jours passeront. Alors le monde ne sera plus seulement un tableau, le voyage plus seulement un spectacle, la question du long, du large ou du travers ne se posera plus puisque nous serons entrés, si peu soit-il, dedans. Finalement, s’il y a quelque chose d’étonnant chez le voyageur moderne c’est tout bonnement qu’il puisse voyager. Privilège insensé au regard des populations qu’il traverse et sont, elles, rivées à leur terre ou à ce qui en reste par les frontières infranchissables en l’absence de visas eux-mêmes impossibles - ou simplement par l’absence d’argent. » Ou s’il est permis d’ajouter, de rêve.

Il nous reste à être étonné disait Brel. Alors de quoi faut-il s’étonner ?

Du matraquage médiatique éhonté sur les conséquences du réchauffement climatique alors que tout le monde s’en fout sauf peut-être les futurs éco-réfugiés, de l’atterrissage pitoyable de Nadine Morano sur de vieilles lunes ignominieuses ou de la pente savonneuse initiée par François Hollande vers le libéralisme de gauche ? Dans le spectacle révoltant qui nous est donné de regarder, il y a donc, semble t-il, des évènements qui n’étonnent plus personne ou si peu. Les enfants de Gaza, de Syrie ou d’ailleurs qui, lorsqu’ils auront la chance d’échapper aux massacres, ne pourront jamais voyager autrement qu’avec un statut de réfugiés, en espérant au mieux que les professeurs de philosophie, s’il en reste, leur enseignent les secrets du voyage intérieur… Et puis notre parti fasciste national, pour qui le temps des purges et des mains propres est venu. Il faut se libérer des vieux démons, dédiaboliser comme ils disent, et se raccrocher aux valeurs essentielles. L’une d’elles évidemment consiste à exciter la corde sensible des invasions migratoires dont il faut naturellement se protéger. Quant à l’arrière garde nostalgique, qui ne diffère peu du mode de pensée actuel mais le manifeste d’une manière plus triviale ou avec des mots au double sens suffisamment évocateur, sa mise à l’écart n’est qu’un coup de Jarnac destiné à rassurer l’électorat indécis sur l’avenir de la démocratie. La ficelle est si grosse que, le vieux Le Pen à peine évincé, l’église catholique rétablit en grand fracas ses relations diplomatiques avec le parti nazional désormais en ordre de bataille pour la victoire aux présidentielles. Le financement des campagnes par les ciments Lambert sera dorénavant assuré par Poutine et la loge P2. Quant au clan Philippot/Briois ayant ouvert la chasse aux ennemis internes, il ne fait aucun doute que de leurs promenades péripatéticiennes, dont l’une désormais célèbre sur les terres d’un Jörg Haider ou peut-être sur les traces d’un Stefan Zweig à la recherche de la confusion des sentiments, naîtra l’idée d’une nouvelle gaystapo chargée de la lutte contre l’ennemi externe. Alea Jacta est ! Mais le stentor qui nous avait habitué à faire un tabac à chaque apparition nous fait désormais un four à sa dimension. Quel comble !

Voici donc en quelques anecdotes ce qui participe de la déshumanitude mais n’en fait pas l’essentiel qui reste à venir. Et comme la poésie ne régit plus le monde, la quête du vers parfait devient inconséquente et le dictionnaire de rimes une archive poussiéreuse. L’incongru en est fort aise…

J’étais là

Et je les ai vu faire.



J’étais là

Lorsque des roitelets

Ont emporté sans gêne

Leurs magots entassés

Vers des îles lointaines.



J’étais là.

Je les ai vu parfaire

Les chantiers de la haine.



J’étais là

Quand ils sont parvenus

Sans même aucun abus

Jusqu’au pouvoir suprême.



J’étais là

Et j’ai senti la brise

Se transformer en bise

Sans même aucun tourment.



J’étais là

Quand un matin la rose

S’est éveillée morose

Sous un soleil voilé.



Je suis resté sans voix

Quand un matin d’émoi,

Dans le ventre fécond,

L’Hydre s’est retournée

Portant à nos idées

Le coup de Trafalgar

D’une lame de fond.



Mais serai-je encore là

Quand il nous en faudra

Reconquérir la vie,

Mais alors à quel prix ?

La résistance ayant filé à l’anglaise il y a belle lurette, faut-il donc feindre ou fuir, telle est la question ? Rester et feindre de ne pas savoir ou fuir pour ne pas voir et savourer son extraction du processus de production auquel, même waterproof, nous ne nous soustrayons jamais sans cette échappatoire. Pour beaucoup cette fuite concrétisée par une incursion tardive dans l’univers rural est synonyme de découverte d’un autre monde caricatural courant lui aussi à sa perte.

Aussi à la poursuite de la poésie pastorale, on tombe nez à nez sur l’agriculture et ses variantes. Vous avez évidemment tous à l’idée qu’à la base est le paysan, mais c’est surtout celui qui sert de faire-valoir dans les séances d’attendrissement destinées à faire passer les lois et accords scélérats dont on connaît les conséquences environnementales. Puis juste derrière, est né avec la mécanisation des outils et l’intensification des productions hors sol, l’exploitant agricole à bien différencier de l’agriculteur ou du cultivateur qui eux restent toujours des artisans du monde paysan. Celui-ci tout comme le céréalier ou leurs autres formes sont des colonisateurs de ce monde appelé rural fondé sur la polyculture combinée à l’élevage. Ils sont le point d’ancrage de l’industrie agro-alimentaire dont on connaît le raffinement en matière de production : Élevages en batterie, cultures intensives, poulets et veaux aux hormones, vache folle, manipulations génétiques, céréales transgéniques, Mosanto, Roundup et j’en passe. Par leur comportement, ils sont en partie responsables de l’exode paysan. L’exploitant agricole concentre, épand, investit et surtout emprunte pour investir de telle sorte qu’il entre dans une spirale infernale d’endettement irréversible. Pour se donner une idée de ces subtiles différences, quelques chiffres suffisent : En 1970 la taille moyenne de ce que l’on appelait une exploitation agricole était de 20 ha, elle est aujourd’hui pour 50% des exploitations supérieure à 100 ha alors que dans le même temps la surface agricole utilisée continue de régresser au profit d’une urbanisation sans frein. On dénombre en France environ 500 000 exploitations agricoles dont 328 000 entrent dans la dénomination d’industrie et dont l’endettement relève soit de l’incurie, soit de l’incompétence. Enfin et pour conclure sur la description d’un univers insoutenable, il faut ajouter les résultats des découvertes récentes en matière de perturbateurs endocriniens. En effet, depuis les années 40 l’épandage massif de pesticides, environ 60 000 tonnes par an rien que pour la France qui détient le record européen, a eu comme conséquence de s’accumuler dans le corps des humains autant que dans la plus profonde des nappes phréatiques. Les mécanismes et les effets sont aujourd’hui correctement décrits par les autorités dites sanitaires. De Seveso au bisphénol A en passant par tous les pesticides d’épandages, les conséquences sur l’augmentation du nombre de cancers et de malformations sont aujourd’hui identifiées et recensées. Mais il est un phénomène beaucoup plus singulier et peut-être plus perturbateur pour le moral des hommes. La féminisation de la planète est en marche cadencée. Outre la modification du sex-ratio au profit de la gente, 1 garçon pour deux filles, celles-ci affichent désormais une puberté plus précoce, vers l’âge de 7 ans pour environ 10% à 20% d’entre elles, sans que la maturité intellectuelle ne subisse le même effet boostant. Mais le coup le plus grave est donné aux représentants du sexe fort. On savait déjà la perte de fertilité accusée par les hommes ces dernières années, mais le plus dur est à venir avec des malformations constatées sur leurs organes génitaux et la recrudescence des micro-pénis. Et là si vous ne voyez pas le rapport entre le monde agricole, le micro-pénis et Nadine Morano, c’est peut-être qu’il n’y en a pas. Ce qui est certain en revanche est bien que cette pauvre fille ne laissera pas un souvenir impérissable dans l’histoire de notre humanité.

Un autre moyen de fuir la déshumanitude de ces mondes délétères est sans doute d’entamer un plongeon dans l’incommensurable. Un moment suffisamment énigmatique pour froisser quelques certitudes, remettre les idées en place, voire susciter un regret dont on ne se remet pas. Celui de n’avoir pas été ne serait-ce même qu’un des figurants du film. Ce n’est que vers la fin de sa vie que le monde feignît de découvrir son homosexualité exclusive et totalement aboutie, mais heureusement pour lui les fourches patibulaires remisées aux calendes grecques et la cigüe frappée d’obsolescence, on ne l’obligea pas à boire le calice jusqu’à la lie. L’auguste vieillard put donc allègrement continuer à caresser les jeunes âmes de sa plume agile en cherchant l’inspiration dans les jardins d’Arcadie en quête de son Antinoüs englouti sous les feux de Paris et ainsi préférer les statues nues des tuileries au monolithisme des colonnes de Buren.

Entamer sous cet angle la lecture des œuvres d’Aragon fait ressurgir la dissonance des biographies souvent arrangées, mais ne nuit en aucune manière à la découverte de l’envergure de l’œuvre dans sa dimension autobiographique. Débutant la fuite par la lecture insatisfaisante et en définitive lassante de la biographie, on franchit la frontière vers l’immensité et on croise alors un écrivain qui finalement emporte avec lui les secrets de ses personnages sublimés ou travestis. La production considérable qu’il a offerte au monde rend quasi impossible sa lecture complète en une seule vie tant il est vrai que son inspiration fût précoce. Il est donc essentiel de ne pas attendre pour l’étreindre. Au gré du vent le roman comme la poésie s’ouvrent sur une vie masquée et s’achèvent par un ultime témoignage télévisuel, masqué lui aussi nous diront les scrutateurs érudits, mais sans aucune trace de pastiche, ni de goût du factice : seulement unique.

Entretemps le débat d’intellectuels fait rage sur la dépouille et Pierre Juquin que l’on croyait aux oubliettes, devenu à 82 ans l’étonnant biographe d’Aragon, tacle le roman de Guégan en l’accusant de résumer la vie du maître à son anus. Mais qu’en sait-il au juste de la variété des expériences anales, lui dont le sevrage à la liberté de penser débuta dans l’orthodoxie d’un parti où la souplesse était incarnée par les couleuvres qu’il fallait avaler et la rigidité par les manches à balai enfourchés dans les postures officielles ? N’était-il pas lui aussi aux commandes et de ceux qui votaient les exclusions des deux mains à l’époque glorieuse où justement Aragon ne pensait qu’à l’amour ? Guégan se contente d’évoquer un certain aspect de la vie d’Aragon qui ne fut pas sans incidence sur son activité publique. Biographie romancée certes, mais d’autant plus attractive qu’elle dévoile une facette de l’homme que beaucoup rechignent à évoquer. Bref, il y a ceux qui déplorent d’avoir découvert sur le tard que ces belles lettres d’amour n’étaient destinées qu’aux garçons et ceux qui n’y voient qu’une perversion de vieillard. Cherchez les ploucs…

Pourtant ces mœurs dissolues demeurèrent presque jusqu’au bout un secret d’alcôve, car si l’on connaît le talent des espions du bloc communiste, on sait toute la volatilité des informations recueillies lorsqu’elles représentent une menace pour l’establishment. Elles ne firent donc bizarrement jamais l’objet d’un oukase de réprobation. En contrepartie, l’homme accorda sa grâce à quelques engagements pour le moins controversés au motif que sa famille politique ne lui avait jamais reproché quoi que ce soit, ni même demandé de partir. A ce propos, il y eut certes quelques tentatives de déstabilisation du personnage concernant ses réactions un peu tardives sur des sujets sensibles, puis sur son absence de reniement, mais l’homme était déjà devenu une icône intouchable et les coups bas se portèrent sur d’autres esprits moins soutenus.

“Et l’on va disperser mon âme après moi vendre à l’encan mes rêves”(Épilogue – L.A.)

Alors, cessez donc hic et hunc de pontifier avec vos manières de roi ! Écrivez et dites ce qu’il vous plaira en évitant de verser dans la commisération élitiste, car la souffrance est la même pour tous les êtres enterrés sans confidences et avec leurs secrets intimes. Qu’importe d’ailleurs ce que l’on écrira puisque l’œuvre elle aussi est assez aboutie pour que chacun y trouve l’inspiration nécessaire à son crépuscule aragonien.


Transition oblige, il nous fallait tout de même parler de l’actualité brûlante ou plutôt pétaradante. Pour nous aider à comprendre que cette soi-disant actualité n’est en fait qu’une répétition de plus avant l’hypothétique conflagration, ces deux petites phrases ont été écrites à peu près à la même époque et portent l’empreinte d‘un regard sur le monde peu enclin à le magnifier :

“Nous avons vu faire de grandes choses mais il y en eut d’épouvantables”(Épilogue – L.A. 1960)

“Les hommes ils en ont tant vu Que leurs yeux sont devenus gris ça va”(Le diable J.B. 1955)

Il y eut bien effectivement, çà et là, quelques signes avant-coureurs d’une possible métamorphose de l’espèce humaine mais très vite et chaque fois estompés par le tintamarre des canons. Tout cela pour dire qu’à quelques encablures de la désormais célèbre cité de Mollenbeck, où semble t-il naissent et grandissent des êtres qui dès quittés le monde l’insouciance se transforment en barbares, naquit aussi Jacques Brel dont le destin fut tout autre. Vaste sujet, car on meurt beaucoup en France ces derniers temps et vraiment pour des conneries. Ce nonobstant, si de telles tueries se produisent sous un gouvernement de gauche c’est peut-être tout bêtement parce qu’il a oublié d’être socialiste. La succession de renoncements politiques et sociaux à laquelle nous assistons depuis 2012 est hallucinante et la prise de conscience furtive ou sporadique de ses conséquences génère une suractivité compensatrice presque jouissive. Décrets par-ci, pactes par-là, frappes par ici et guerre là-bas. Avec maintenant l’instauration de lois opportunistes et de mesures liberticides, tout porte à croire que le navire prend l’eau de toute part. On se plairait à dire que le comportement de ces géopoliticiens à la petite semaine répandant la guerre aux quatre coins de la planète nous fait penser au petit jeu de savoir qui va pisser le plus loin. D’ailleurs, à ce divertissement on remarque bizarrement l’absence des femmes en dehors de l’adjudant Le Pen et pour cause… C’est un peu comme avec le camping-car, sur la route droite Madame conduit, mais dès qu’il s’agit de manœuvrer Monsieur reprend place à son poste de pilotage. A l’inverse, la chose qui semble la plus remarquable en cette période est la mansuétude dont fait preuve la Massa Perdida, mais cela ne saurait perdurer car nos grands timoniers sont à la manœuvre pour attiser la mécanique des instincts grégaires derrière drapeaux ou autres valeurs sans stature. C’est à se demander si l’Air Cocaïne n’insufflerait pas ses effluves jusque dans les fondements de notre oligarchie au point qu’elle en soit prête à laisser s’installer un climat de tensions suffisamment propice à l’émergence de toutes sortes de fascismes. L’incohérence des postures est telle que nous allons bombarder et naturellement massacrer des civils que l’on nommera dégâts collatéraux au nom d’une vengeance contre un état qui ne nous jamais menacé autrement que par vidéos interposées. Car il faut bien constater que même si la formation des criminels est assurée dans cet état dit islamique, leurs origines et leurs choix se situent à l’intérieur même de l’Europe et les raisons qui les conduisent à agir de la sorte nous projetteraient évidemment dans des débats interminables, mais qui de toute façon se situent dans notre environnement le plus proche. Les faits sont là, ce sont nos enfants qui tuent d’autres enfants. Et n’allez pas penser que l’incongru leur donne un blanc-seing ou quelque excuse… mais l’épouvantable réalité qui s’est produite à Paris ne doit pas nous faire oublier deux choses essentielles :
- L’une est que de tels massacres sont perpétrés quotidiennement de par le monde par ceux qui miment l’épouvante.
- L’autre que cette situation n’est que la résultante de l’organisation du monde telle que nous l’avons conduite avec nos paradigmes et nos échelles de valeurs.

Ce n’est pas parce qu’on ne sait pas nommer un phénomène qu’il n’existe pas. Et passé le stade de l’incompréhension ou du désir de vengeance qui sont susceptibles de surgir lorsque l’affect est atteint profondément, il faut bien analyser et essayer de comprendre ce qu’il se passe. Prenons l’exemple de la fin du monde ou tout du moins de ce monde, puisqu’il semblerait que compte tenu de son état nous devrions l’entrapercevoir prochainement. Nous ne savons en parler que sous la forme descriptive, un peu comme une image d’Épinal. Pourtant les choses se concrétisent, nous en voyons les contours obscurs au travers de la crise des réfugiés de guerre et sa gestion pitoyable, aussi nous savons que cela se produira de même pour les réfugiés climatiques. Donc, il va bien nous falloir trouver un déterminatif plus précis pour nommer la fin. On ne peut pas terminer sur un échec, sinon ce serait comme la mort d’un Socrate sans Phédon. La déshumanitude me semblait être le terme relativement bien adapté même s’il est peu probable que les briscards de l’académie ne se penchent un jour sur le sujet. En revanche et au delà de toute sémantique, ce qui est certain est que l’émergence d’une nouvelle anthropocène serait alors fatale à toute forme de vie.

Et ce foutu temps qui passe. Et que rien ne se fait. Pourtant notre chef des armées l’a dit, il faut que le monde garde un souvenir éternel de la COP21.

Plus le regard s’affine sur ce monde en perdition, plus ce vade-mecum de la déshumanitude apparaît comme un bréviaire à l’usage des néophytes zélés, vous savez, ces caricatures d’humains qui ne font qu’ânonner et ne songent qu’à faire montre de leur obédience aux prédateurs qui les nourrissent. Ceux qui chaque fois que l’humanité s’avance d’un petit pas, contribuent à la projeter en arrière dans un grand bond. Le drame ultime de ce constat est notre aptitude originelle à tous sans exception à ressembler à ces caricatures. Et lorsque nous les combattons ne serait-ce que pour améliorer la vie ou lui donner un sens, c’est contre nous-mêmes que nous luttons. Infâmes êtres qui voudraient qu’un autre n’existât pas.

« Les dieux n’étant plus et le Christ n’étant pas encore, il y a eu, de Cicéron à Marc Aurèle, un moment unique où l’homme seul a été. » (G. F.)

Se peut-il qu’un jour ce moment unique de l’histoire de l’humanité devienne synonyme d’éternité ? Nul ne le sait encore.

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En attendant l’éternité...

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